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Le bonheur vient de la mer

samedi 20 février 2010

Yeux noyés


J’ai prié Dieu, en contemplant le ciel coléreux, nature sauvage bénie.
Sous mes pieds, le sel nargue mes convictions. J’ai mal sous la voûte plantaire, malgré mes prières. Mes jambes sont froides, entre les courants qui traversent la barque, affluent au-dedans, puis se retirent. Mon corps est plein de bleus, plein de deuils, il n’a nulle part où aller. Il tente de trouver du repos sur un tapis de chair humaine, au milieu des cris de détresse des survivants qui s’accrochent.
J’ai la mémoire qui saigne un peu, le soir, quand je tente de me retourner pour dormir. Les vagues se lancent toujours à l’assaut du fil de l’horizon, du côté de la terre, du côté des humains, du côté de l’église et de son clocher, là où l’infini rejoint le rivage, cela crée des déchirures et fait sentir le vide. J’arrive à dormir, d’un sommeil de bête sourde. Je n’entends plus les autres.

J’ai prié les cieux maintes fois. Dix fois. Trente. Pour apaiser mes tremblements, détourner religieusement le parcours de mes tourments. J’ai tenté de réconforter mes infortunes, même grâce à de nombreuses incantations vaudoues. Pour venir à bout de mes carences familières et de toutes mes peines. Elles n’ont pas eu l’effet escompté, n’ont pas pansé mes plaies aux pieds, ni ailleurs dans mon corps douloureux. J’ai mal, si mal ! Je ne parviens plus à me lamenter ni à prier, comme il le faudrait. J’ai la tête pleine d’ombres.
Si les cieux m’abandonnent, je pourrais même nier rationnellement leur existence, me résigner à l’idée de la mort. Mon cœur cessera alors de battre doucement, au fond de l’eau.

Mon Dieu, mon intime serviteur. Je crois en un seul Seigneur. Point du tout mortifié. Parfumé à l’ambre sauvage. Mon Dieu… Un voleur de poussière, sous les ombrages d’algues. Un coeur dissident en galère, qui prendra soin de nos dépouilles et choiera nos sommeils. Mon Dieu est affligé. Quand j’ai mal, il hurle à mes oreilles qu’il faut pleurer à flots. Mesurer son sanglot ne préserve que la peau, jamais l’âme. Il faut souffrir sa peine, pour trouver du repos au sein de la nuit sans lumières, au milieu des autres qui pagaient et essayent de brasser l’eau, face aux questions qui les hantent. L’un d’entre eux, parfois, se tient debout, face au large, au bord de l’invisible. Il explore le lointain, le mystère de la nuit, les étoiles, il cherche l’heure de sa mort, la courbe d’un corps de femme qu’il a aimé. Il s’efforce d’y croire, il rêve de terre promise, de délivrance, il se dit qu’on l’attend encore, quelque part.
Mon Dieu, diplômé des Cieux. Vendeur d’océan bleu, de baume miraculeux. Mon docteur divin. Il sera bon pour moi.

Je me souviens de mon enfance. Les esprits du village m’offraient des étrennes à Noêl et des œufs de Pâques chocolatés. Et aussi, une meilleure santé, quand ils le pouvaient, et des averses lumineuses du côté de la terre, entre les cases effondrées et les champs de maïs. Leurs voix caressantes présageaient un peu de paix, des guerres moins terrifiantes, des sourires d’enfants entre les seins de leurs mères. On pouvait toucher le ciel du bout des doigts et parler aux esprits.
L’enfant que j’ai été est en train de mourir de soif, dans un bateau de bois brisé.
Au large, j’entends le bruit des clochers qui célèbrent la messe, pour les coquillages et les oiseaux de mer. Le ciel est d’un bleu sombre, la lune le remplit de mes prières et de mes larmes. Je prie chaque jour mes dieux vulnérables. Je me sauverai seule de tous les enfers. Amen !

L’amour est fragile comme la mort. Celui qui veut partir ne compte plus les jours, il songe à fuir et voit passer tout près l’ombre de Mamy Watta. Mamy Watta va m’aider, elle porte aux affligés la même affection triste. Elle n’est autre qu’une part de ma chair maternelle. Sainte Vierge Mamy, invisible divinité, Mamy légendaire.
Si tu me regardes, garde moi une place dans ton ciel bleu immense. Un jour, j’irai le parcourir. Comme quand j’étais petite…