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Le bonheur vient de la mer

samedi 28 novembre 2009

Enfants de Beni-Saf


Nous les descendants "d'Albatros" échoués près du port, nous rêvions à une patrie d'équité, où les albatros, passagers piégés par les miroirs illusoires, et les mouettes natives du nouveau pays, s'ébattraient sans discrimination et sans marins méchants pour les fracasser en leur manquant de respect !

Nous rêvions, en écoutant ce poignant poème de l'oiseau malmené par les gens d'équipage, par la dureté de sa rencontre avec le pont de la Vie en terre étrangère et par mille mémoires d'ailleurs, perdues au profit de mémoires coloniales mêlées aux mémoires ancestrales des natifs d'Algérie.
Pourtant, nous versions des larmes de gamins de quatorze à quinze ans, en écoutant le Professeur de Français nous faire vivre, en classe de quatrième de l'année 50, la souffrance de l'Albatros.

En le récitant ensuite, sans crainte de la note qui serait mise à notre prestation sur l'estrade, les plus poètes d'entre nous s'envolaient avec l'Albatros blanc ou chutaient empêtrés dans ses ailes de géant, qui sont aussi celles des imaginations juvéniles desservies par le rude apprentissage de la réalité.

Nous étions des enfants épris de Liberté et ramant pour maintenir à flot le navire des armoiries de Beni-Saf ! Celui-là même que nos ancêtres, Pieds-noirs et Indigènes, avaient construit ensemble, planche à planche, pour échapper à Circé, la magicienne odysséenne du mirage des pays colonisateurs qui transforme en rien les âmes les plus pures !

Nous, les enfants ados, devenions à certaines heures des Albatros, amoureux de l'espace, et à d'autres, des mouettes fidèles au pays, qui depuis longtemps était le nôtre : l'Algérie lumineuse et fière.
Mais le plus souvent, nous, enfants de Beni-Saf, nous nous ébattions heureux de vivre, en cette année 50, sans penser une minute qu'Albatros et Mouettes perdraient bientôt des plumes, dans des combats fratricides tramés à leur insu par les erreurs de leurs aînés et par celles des Officiers des deux bords de la Galère. Sans penser une seule seconde que l'Orage qui grondait depuis les années 45, contenant ses foudres sous l'écume des vagues, verserait bientôt le sang et la haine sur le pont du navire vétuste prêt à couler !

Nous, Pieds-Noirs et "Indigènes" (je hais ce mot), nous vivions encore insouciants, les yeux remplis d'avenir, sans imaginer qu'un jour, certains d'entre nous s'envoleraient vers l'exil ou la mort, tandis que d'autres deviendraient à leur tour les marins engagés du nouveau navire El Djezaïr, riant à la fois à la vue des albatros décalés, traînant derrière eux leurs ailes de géant fourvoyés et à celle des mouettes trop vieilles et donc affolées par le changement, perdant le sens de l'orientation de leur équipée à venir ! C'était en 62 : moi, j'étais partie depuis deux ans, d'autres étaient restés ! Certains n'étaient plus que des ombres lamentables, planant sans un cri au-dessus des lieux d'assasinats.

Comme je ne sais si vous comprenez cette étrange rêverie d'un lundi particulier, faite juste avant l'aube en Algérie, sous les tirs de mortiers de la terrasse de l'immeuble des Enseignants, le 27 Août 56, voici le poème que nous avions, en 1950, eu bonheur et larmes à réciter sur nos bancs de collège !

Poème prophétique s'il en est, alors que nous étions encore innocents et déjà tiraillés par l'ombre menaçante du Futur, nous Pieds-noirs et eux Indigènes de Beni-Saf, frères de lait, aux appellations discrimibatoires et irrespectueuses, mais aux passions communes et fraternelles.